Tristes utoPistes

À notre tour, nous sommes contraints par cette situation sanitaire au delà de nos imaginations de réfréner nos élans, de figer nos gestes, de geler notre besoin de rencontre et de partage pour suspendre notre activité de compagnie et annuler le festival utoPistes. Il devait se tenir du 22 mai au 7 juin, rassembler 14 lieux partenaires, accueillir 66 artistes et techniciens.

Il nous vient à penser, tristes utoPistes, que la culture est le dernier en date des écosystèmes chamboulés par l’anthropocène, ses acteurs rejoignant la liste sans cesse augmentée des espèces menacées. Parce que trop fragiles, parce que pas immédiatement rentables. Parce qu’enfin il faut que le spectacle vivant nous manque cruellement pour qu’on sache ressentir ce qu’il construit de nos identités individuelles et collectives… Et qu’ensuite nous viennent l’idée, le temps et les moyens, après s’être soigné, avoir mangé, de défendre cet instant où l’on respire le même air, corps et visages offerts.
Nous sommes contraints de baisser les bras…

Relevons la tête !
Le festival utoPistes honorera donc dans une nécessaire et juste redistribution des subventions allouées, les engagements antérieurs à la crise, parce que les derniers maillons de la chaîne, les artistes et techniciens qui inventent et diffusent leurs spectacles, seront les premiers à perdre les moyens de leur création et de leur subsistance.

Il reste encore d’autres choses que nous tentons de maintenir et que la catastrophe actuelle réveille ou révèle :
les enjeux de la création dans le temps même de l’effondrement du système autant que l’interrogation du système à venir,
l’affirmation première de nos valeurs et de notre humanité commune, pas l’illusion d’une issue égoïste,
la réflexion autour de nos postures de travail en partant d’un axe fort sur les territoires, les économies et les échelles de nos projets…
La liste ne fait que commencer…
Mais, avant, faire silence pour saisir l’ampleur du mouvement global, et ses orientations, que masquent les multiples strates de nos intimités confinées, immobiles et sous pression.

« Que les chose continuent à aller ainsi, voilà la catastrophe », Walter Benjamin.

Les utopistes parient que ce mouvement qui s’ouvre est plus intéressant que le bourdonnement précédent, cette pente inexorable, durement individualiste et capitaliste, d’une déclivité exponentielle. Elle nous conduisait plus certainement à la catastrophe écologique et humaine que cette brèche soudaine, aujourd’hui sous nos pieds.
C’est vertigineux, une telle occasion !
Nos qualités d’acrobates seront mises à l’épreuve.
Il nous faudra renouveler l’art du rebond,
les yeux ouverts suivre des funambules.

Une Pelle © Yann Deva

 

Mathurin Bolze et toute l’équipe de la Cie MPTA et du festival utoPistes.
Merci à tous ceux qui ont travaillé à cette édition et nous ont accompagnés.